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Premier Jet, les Manifestations de 68 analysées.

Les manifestations étudiantes

1) Internationale contre Marseillaise dans une ville rarement brusquée par la rue.

    Poitiers, petite ville de province, n’est pas une habituée des manifestations. Elle en a connu, mais ces dernières ne ponctuent pas de manière régulière, le quotidien politique des habitants de la ville. L’absence d’une présence ouvrière et employée forte et la division syndicale de l’après-guerre n’ont pas profité à la multiplication des marches revendicatives dans la capitale régionale.
    La plus grosse démonstration contemporaine reste de mémoire de presse poitevine celle, improvisée, effectuée lors de la libération de Poitiers le 5 septembre 1944. Sans parcours, mais avec pour point de convergence logique le centre-ville, près de 30000 personnes seraient descendues dans les rues pour accueillir les troupes libératrices du Général Leclerc. Depuis lors, il semble que peu d’évènements strictement locaux n’aient débouché sur des manifestations d’importance. Une période, d’un mois seulement, va rappeler aux Pictons, le poids des démonstrations de rues dans la vie politique française. C’est entre mai et juin 1968 que des centaines de poitevins vont fouler le sol de la cité. La première, le 6 mai ne comprend que 500 étudiants tout au plus réunis à l’Hôtel Fumé, la Faculté des Lettres, pour parcourir à pied le centre-ville entre la place de la Liberté et le rectorat, à proximité de la mairie et de la préfecture. Le cortège le plus important se déroula, lui, le 13 mai ; plus important déplacement de foule « pro 68 » regroupant entre 3000 et 6000 personnes entre la Place du Marché et la Préfecture. Mais le plus important dans une ville encore conservatrice fut sans doute la démonstration de force des gaullistes, qui, à l’appel du Général de Gaulle réunirent autant sinon plus de monde que la manifestation du 13 mai. Le 31 mai, plus de 5000 personnes se rassemblent, comme dans le reste de la France entre la mairie et la préfecture pour apporter leur soutien au Général et au gouvernement. De plus le lendemain, alors même que le mouvement étudiant et ouvrier peine désormais à rassembler ses défenseurs, la droite étudiante locale réorganise un tour de force en rassemblant plusieurs centaines de personnes à l’appel d’un éphémère « Comité pour la défense des libertés contre l’anarchie ». Le dernier souffle de ceux qui seront désormais appelé les soixante-huitards » s’effectuera le 12 juin où répondant à l’interdiction ministérielle de manifester, 300 étudiants se rassemblent place de la Liberté, à proximité de leur Faculté avant d’en être délogé rapidement par les forces de l’ordre  et ce, pour la première fois de leur histoire locale. L’enjeu est donc déjà, deux ans avant les évènements de 70-71, d’occuper matériellement la rue pour prouver sa force et sa détermination à ses opposants.
      Chaque manifestation politique reprend des codes, des marques et des rites de passage. Pour Poitiers, ces codes n’existent pas encore, l’absence de phénomène social local marquant (révolte des Canuts à Lyon, grève des mineurs de Carmaux, émeutes paysannes dans le midi), permettant aux poitevins de s’identifier à un passé politique rend la tâche plus difficile. Il faudra donc créer ses codes, repenser la manifestation en empruntant dans les cultures politiques de la gauche pour les uns, de la droite pour les autres. Décrivant la manifestation parisienne de soutien au Régime, Danièle Tartakowsky note « le V de la victoire répond au poing levé, la Marseillaise à l’Internationale, mais de nombreux chants s’improvisent, en plus, sur des airs populaires similaires à ceux des cortèges de gauche ; un service d’ordre est constitué et certains manifestants (ou les photographes de presse ?) s’attachent à construire des images en tous points symétriques de celles des démonstrations adverses. »  Les Poitevins reprennent donc volontairement des codes manifestants à même de permettre au badaud d’identifier rapidement le bord politique du cortège. Pour la gauche étudiante, les premiers à descendre dans la rue, on retrouve ainsi les banderoles appelant à la démission du gouvernement, à la libération des étudiants emprisonnés… Les slogans sont les mêmes qu’au niveau national, « Amnistie ! Peyrefitte Démission ! Libertés syndicales ! Libérez nos camarades ! Université démocratique »  facilités en cela par les reportages des radios mais ils sont parfois aménagés à la sauce locale, le maire, le préfet étant ainsi régulièrement pris à partie par les manifestants. La réelle nouveauté du Mai 68 poitevin, est, dans une ville historiquement conservatrice, l’affirmation d’une identité de gauche. « Le drapeau rouge et l’internationale sont la véritable symbolique des manifestations de 1968. La plupart des étudiants imprégnés d’idées de gauche ou gauchistes veulent représenter matériellement leurs convictions. (…) Toute la population note à cette époque que c’est la première fois qu’un drapeau rouge flotte dans les rues de Poitiers. Les Manifestants pour prouver leur victoire sur le gouvernement et sur le préfet de Région, décide de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge. Lorsque le drapeau est hissé sur la préfecture, la foule qui attend aux grilles entonne « l’Internationale » le poing levé, symbole même du mai révolutionnaire. »  De plus il s’agit aussi lors d’une manifestation de se déplacer dans la ville selon un quadrillage précis et des lieux caractéristiques. Le peuple de Gauche ne bénéficie pas hormis la place de la liberté (lieu de rassemblement syndical) d’un lieu-phare. Les manifestations étudiantes partent donc de cette place qui plus qu’une simple commodité se trouve face à la Faculté de Lettres, le cortège part ensuite en direction de la Faculté de Droit et de Sciences, comme pour récupérer leurs étudiants, déambule dans les rues commerçantes du cœur de ville, passe devant la Mairie et sa grande place pour finir devant le rectorat, représentant le ministère de l’éducation dans la ville, interlocuteur naturel des étudiants. Lorsque les rassemblements sont unitaires, dépassant le monde universitaire, le point de départ semble être régulièrement la place du marché. La taille du lieu est plus propice à recevoir une forte présence manifestante. Le cortège, à la fois ouvrier et étudiant passe devant les facultés, avant de descendre par la rue de la chaîne jusqu’au boulevard du Grand Cerf, celui de la gare, éternel symbole du syndicalisme ouvrier, avant de remonter dans le centre pour finir devant la Préfecture, en ayant pris soin d’être passé devant le Palais de justice et la Mairie, Chaque place étant le lieu de lecture d’un discours. La gauche poitevine au fil de ce mouvement, s’est donc recréé, anecdote par anecdote, manifestation par manifestation un socle commun du manifestant, un ciment d’histoires, propres à resservir le moment venu.
    Pour la droite locale, l’enjeu en 1968 est différent, le mouvement est avant tout parisien et d’abord étudiant, lorsqu’il descend sur la ville, le risque est de voir cette gauche, alors marginalisée sur ce territoire, se reconstruire et nuire progressivement à l’action d’une majorité qui ne s’est jamais vu inquiéter. Le pouvoir local décide donc de profiter de l’occasion qui lui est offerte par le Général de Gaulle de répondre par la rue aux étudiants contestataires. « Depuis le début du siècle, les manifestations de droite sont moins nombreuses mais souvent plus massives que celles du mouvement ouvrier. (…) Du moins ces divers acteurs ont-ils en commun de ne recourir à cette forme d’action que lorsqu’ils s’estiment obligés de le faire, face à un gouvernement jugé illégitime ou incapable de maintenir l’ordre. »  Pas plus qu’au niveau national, la droite poitevine n’est descendue dans la rue, la seule grande démonstration de cette population ne fût pas politique mais religieuse lors des processions Johanistiques des années 1920. Elle aussi doit donc réinventer son déplacement politique. Tenant la Mairie depuis de très nombreuses années, cette dernière, sorte de bastion à défendre est le lieu idéal pour rassembler les forces à même de défendre la République Gaullienne. Pour ce qui est du trajet, il est peu ou près identique à celui des étudiants. La petite taille du centre-ville et la rareté de la présence conservatrice dans les rues de Poitiers peuvent expliquer ce choix des organisateurs. Cependant alors que manifestations contre gouvernementales font des pauses sur des places, y faisant de longs discours syndicaux, ces « nouveaux marcheurs » ont un rite qui leur est propre. Remontant le boulevard de Verdun pour arriver à la Préfecture, le cortège s’arrête au monument aux morts pour y effectuer « une minute de recueillement pour la France »  . L’attachement, au souvenir des guerres passées dans un cortège comprenant plus de personnes âgées que d’étudiants, cela semble compréhensible, d’autant plus que le Général de Gaulle fait ouvertement référence à la résistance lorsqu’il appelle les français à le soutenir dans les rues. « Le drapeau qui flotte au milieu du cortège est celui de la France, le drapeau bleu, blanc, rouge qui remplace désormais le drapeau rouge (…). De plus, à la tête du cortège, les deux personnalités que sont MM Vertadier et Peyret ont ceint leur écharpe tricolore de maire, ils sont accompagnés de tous les maires des communes avoisinantes de Poitiers. Enfin, alors que les étudiants avaient installé un drapeau rouge sur les grilles de la préfecture, le Comité d’Action Civique se rend devant les grilles d’honneur pour hisser le drapeau aux couleurs nationales. »  La nation est ainsi réparée de l’affront. Pour les slogans, on ne fait pas vraiment dans l’originalité. Pensant le pays au bord d’une guerre civile, craignant ouvertement la nuisance d’un « Juif-Allemand » sous la figure de Cohn-Bendit, les manifestants n’hésitent pas à aller piocher dans le répertoire de l’extrême droite. « La France aux `Français ! Non à l’anarchie ! la liberté pour tous ! Non à la dictature ! Liberté du travail ! » . Cette réaction n’est pas propre à Poitiers, on la retrouve aussi dans le cortège Parisien « la manifestation emprunte encore et enfin à l’extrême droite dont les slogans retentissent ». 
    Plus qu’un simple mimétisme de la manifestation, le cortège « civique » semble vouloir directement interpeller, à la fois les poitevins et les grévistes en répondant par la forme aux manifestations précédentes. Au drapeau Rouge, la droite répond le drapeau tricolore, à l’Internationale, les étudiants se voient répliquer la Marseillaise, aux longs discours politiques on oppose une minute de silence, à Libertés Syndicales ! On crie Liberté du travail. Œil pour œil, dent pour dent, les manifestant de quelques bords que se soient se répondent plus ou moins violemment. Enfin, comme souvent, chaque cortège connaît son lot de légère perturbation lorsque l’on croise ses adversaires. Des grévistes se retrouveront trempés après s’être fait lancer de l’eau d’un immeuble lors d’un rassemblement place d’arme, quelques heurts surviendront avec des étudiants lors du cortège du 31 mai. Quoiqu’il en soit, ce mois de Mai réconcilie les poitevins avec la rue. De droite ou de gauche, étudiants, ouvriers, employés et retraités ont battu le pavé au cours de ce tumultueux printemps. Ces manifestations ont permis à la gauche étudiante de se former, de se compter, de se savoir forte et vindicative. Forte de ce sentiment, elle n’hésitera pas deux ans plus tard, lorsqu’il faudra renouer avec le pavé pour diverses revendications. La droite a aussi usé ses semelles, elle sera ainsi moins encline a baissé la tête lors des futurs troubles universitaires.


Je vous ai supprimé les notes de bas de pages... Mes sources sont les mémoire de Chloé Ranson, Centre-Presse et la Nouvelle République, l'ouvrage de Danièle Tartakowsky.
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