A - Un Nouvel Espace encore en travaux.
Les années 1960 furent les années du changement pour l’Université de Poitiers.
Présentes sur son territoire depuis le décret de Charles VII les y établissant, les grandes écoles, devenues par la suite les facultés, sont inscrites dans le paysage pictavien depuis l’année 1431. Hormis un recul d’effectif lors de la période post-révolutionnaire, il n’y a pas eu de grands bouleversements au sein des différents établissements. L’université s’est rapidement structuré autour de quatre pôles importants, le droit, les arts (les lettres), la médecine et la théologie. Ce peu de changement dans les matières enseignées se reflète aussi sur l’implantation territoriale. Tout au plus, les facultés se sont-elles déplacées de 500 mètres en 500 ans, « le quartier des facultés est très familier aux poitevins. Son périmètre enserre un espace au coeur de la ville entre la place Notre-Dame et le « jardin des plantes » qui ne changera guère avant le milieu du XXe siècle. »1. Les étudiants se concentraient donc tous sur le centre-ville avec pour autres points névralgiques, les grands bars de la place d’Armes, la maison des facultés rue de Blossac et la bibliothèque de la place du marché. Repéré dans la ville, établi depuis des siècles, bénéficiant d’un cadre agréable, rien ne laissait présager aux étudiants, les bouleversement de l’après-guerre.
Ce cocon, cette bulle universitaire allait pourtant exploser dans tous les sens du terme avec les changements induits par la seconde guerre mondiale.
a- Des Facultés en mouvement.
Le « quartier des facultés » se modifia dès lors peu à peu. « Logée à l’étroit dans un ancien Hôtel Particulier du XVe siècle, l’Hôtel Fumé, la faculté des lettres, ne pouvait faire face à l’augmentation rapide de ses effectifs. On devait alors dès 1953 procéder à l’acquisition d’immeubles et de jardins voisins pour réaliser son extension. »2 Plus à l’aise la faculté des lettres pue ainsi se développer. De la même manière, une sorte de jeu des chaises musicales s’engagea entre toutes les composantes. Pour exemple, la géologie se déplaça en 1945, vers l’Hôtel Aubaret situé Place du Marché, la chimie occupa d’anciens locaux de sciences naturelles rue des Vieilles Boucheries, le droit partageait des locaux avec les Facultés de Sciences avant que ces dernières ne partent pour l’Hôtel Chaboureau en 1952.3 Loin d’être une liste exhaustive, cette succession de mouvements, entachée d’incohérences entre les matières enseignées était le lot commun de nombreuses administrations après-guerre.
Devant ce manque de place, les institutions universitaires furent obligées pour la première fois de mettre le pied hors du centre ville. L’article de Centre Presse résume ainsi la situation : « devant la croissance rapide des effectifs, ces mesures (l’extension dans le centre) se révélèrent insuffisantes. On du alors envisager des solutions importantes et radicales, susceptibles de satisfaire les besoins de plus en plus impérieux de l’enseignement et de la recherche. Dans un premier temps, une expansion sur place était la solution la plus rapide, mais il fallait également envisager de réaliser extra-muros des installations modernes et bien adaptées aux besoins. »4
Les premiers à se détacher du centre furent les scientifiques. La création de nouveaux laboratoires, mais surtout la nécessité pour les sciences dures de bénéficier de matériels et de locaux neufs obligèrent les responsables à trouver de nouveaux emplacements. Ces derniers profitèrent de la création d’une résidence universitaire à « Beau-site »5, pour y implanter des unités de recherches à proximité. L’ENSMA (Ecole Nationale Supérieure de Mécanique Aéronautique) créée en 1948 « s’installa dans les bâtiments de l’ancienne caserne Dalesme à Poitiers. De menus travaux ont adapté de façon coquette et pratique ces nouveaux locaux. »6 Progressivement donc, les étudiants commencent à se rapprocher du Clain, quittes à le franchir au moment même où plusieurs facultés parisiennes sortent elles aussi du Quartier Latin.
Bien plus que les questions de confort des universitaires, ce sont les arrivées massives d’étudiants qui conduirent les autorités à agir. « L’effectif des étudiants de l’ensemble des établissements de Poitiers passa de deux mille à la rentrée de 1945 à trois mille en 1955-1956, 6400 en 1962-1963, 7900 en 1964-1965, 8200 en 1966-1967 pour atteindre 11000 en 1966-1967 »7 (l’effectif étudiant sera de 13000 au cours de l’année universitaire 1970-1971). Parallèlement, la population de la ville augmentait elle aussi de manière significative en passant de 58000 habitants en 1945 à plus de 80000 dans les années 19708. Le terme de « compressibilité des corps » fut même employé non sans humour par les étudiants de Lille pour signifier l’étroitesse d’amphithéâtres pourtant flambants neufs. « Etudiants et professeurs dénoncent un phénomène qui ne remonte pas aux années soixante mais prend, avec l’accélération de la croissance des effectifs, un caractère particulièrement aigu. L’université, à l’étroit dans ses murs, semble au bord de l’implosion »9, c’est par ces mots que Didier Ficher rend compte d’une saturation générale des universités françaises, celle de Poitiers n’y échappant pas. Ainsi fallait-il, 20 ans à peine après sa reconfiguration décongestionner le petit quartier de la Place du Marché en allant s’installer à la périphérie de la ville.
Sextuplant leur nombre en moins de dix ans dans un centre ville où les bombardements laissaient toujours des traces, les étudiants devaient, comme leurs facultés, trouver un nouveau refuge dans les faubourgs et les nouveaux quartiers en construction. C’est ainsi que le quartier du pont-neuf, celui du Dolmen ou encore celui de St Cyprien devinrent rapidement les nouveaux lieux d’habitations des étudiants, moins vétuste, moins cher et souvent bien plus moderne. Des grandes résidences universitaires furent aussi mises sur pied. Roche d’Argent en centre ville et Marie Curie à « Beau-site » furent ainsi les premières à accueillir des étudiants dans des conditions sûrement plus agréables que les anciens couvents que l’université avait acheté pour pallier rapidement au problème de logement de ses étudiants. Mais ces nouvelles cités reprenaient au mot près des règlements intérieurs que les étudiants des années 60 n’allaient plus pouvoir supporter. Impossibilité de se rassembler, absence de liberté de réunion, absence de mixité, isolement voulu, fermeture stricte passé 22h00… à Nanterre comme à Poitiers, les revendications autour des cités universitaires seront le déclanchement du mois de Mai 68.
Cette nouvelle génération d’étudiants, sa massification, son changement de mœurs (volonté de se démarquer de l’adulte de plus en plus longtemps), de condition étudiante (être étudiant devient de moins en moins un privilège réservé à l’élite) le tout allié avec un changement géographique va provoquer à Poitiers une refonte totale de la ville.
b – Un nouveau campus.
Poitiers s’est dotée progressivement et comme nous venons de le voir d’un « quartier universitaire », sorte de quartier latin à l’échelle Poitevine. Son extension forcée hors des vieux murs de la ville a entraîné tout aussi progressivement la création d’un campus. Le mot campus, d’origine latine désigne un champ, cependant il est, dès le début du XXème siècle, utilisé par les anglo-saxons pour désigner le parc d’une université, la zone permettant de relier entres elles les différentes facultés. Par extension le mot fit aussi figure d’une université hors les murs, toujours sur le modèle américain10. Et Didier Fischer de faire le constat suivant : « on s’achemine donc au fil des constructions vers une nouvelle géographie universitaire. D’une université en centre-ville, intégrée au tissu traditionnel urbain, on passe à l’implantation de bâtiments excentrés qui sont souvent les premiers signes d’une urbanisation en zone »11.
Le cas de Poitiers pourrait servir d’exemple pour la précédente définition. Construit sur des terrains qui n’étaient que des champs jusque dans les années 1960, la nouvelle zone universitaire s’installe en dehors des murs de la ville en témoigne la photo de Centre Presse. Cette image sert aux journalistes à démontrer la coupure nette entre la ville et le campus. Les étudiants étant obligés pour rejoindre le centre de faire du stop à l’emplacement du panneau marquant l’entrée dans la ville. Ainsi la ville ne s’étendait pas, dans la tête des poitevins comme dans celle des étudiants jusqu’au campus universitaire.
Poitiers ? Connaît Pas ! Centre Presse 28 octobre 1967
La construction du campus se fit par étapes rapides de l’année 1964 jusqu'à l’année 1971 pour l’essentiel. Cependant, un campus apparaît comme un élément vivant de l’urbanisme. Ainsi suivant les lois et les évolutions universitaires, un tel domaine ne serait rester amorphe après sa construction, preuve en est le plan campus mis en place notamment à Poitiers au cours de l’année 2008.
À Partir de l’année 1956, plusieurs terrains furent achetés autour de la RN 151. A moins de 3 kilomètres de la place du marché, à égale distance des nouveaux quartiers d’habitations, à proximité de la future rocade de la ville, le site, disposant de très larges espaces n’était pas sans avoir quelques inconvénients. Les terrains consistaient jusqu'à peu en d’anciennes pâtures marécageuses, ils devront donc subir des aménagements avant de pouvoir être totalement utilisable pour la construction de bâtiments. La première pierre fut posée en 1965. Pour répondre au manque de logement étudiant, les Œuvres sociales et l’office HLM mirent sur pied en moins de neuf mois le site universitaire Rabelais, ensemble de 600 chambres ainsi que deux restaurants universitaires12. Ces nouveaux lieux furent rapidement rejoints par les bâtiments de sciences dont le projet avait pourtant vu le jour bien avant. « Il fut donc décidé, en 1956, d’installer à la périphérie de la ville, sur des terrains situés entre les routes de Limoges et de Chauvigny, immédiatement à l’est du stade municipal, le futur complexe universitaire »13. Inaugurées en 1967, à l’inverse de leurs futurs collègues de droit et de lettres, dans l’indifférence générale les facultés des sciences constituent l’embryon de ce nouveau campus. Cette indiférence, dela presse, des poitevins et même des institutions créera un malaise, un décalage entre les utilisateurs de ce nouvel outil et le reste de la population.
Les scientifiques occupants seuls un espace vaste, coupé du reste de la ville tout en restant dans une phase de travaux permanents ne pourront pas créer l’identité étudiante qu’il manquait à ces murs. Les étudiants de ce nouveau campus se sentent par conséquent mal-à-l’aise. Ne bénéficiant pas de liaison de bus ; pas de vie universitaire ; d’aucun centre culturel, ayant l’impression d’être délaissé par une hiérarchie restée dans le centre, l’ébauche du campus sombre dans un ennui profond. Les cités universitaires, temple du « travaillez seul », qui n’avaient pas la prétention de créer quelques moyens de socialisation que ce soit, ne contribuent pas (jusqu’en 1968 du moins) à infléchir se désespoir. Pour rendre compte de cette situation, deux journalistes de Centre Presse, Louis-Charles Debelle et Pierre Beurer, ont constitué un large dossier, paru dans l’édition du 28 octobre 1967, sous le titre « Campus Universitaire année zéro ». Dans les pages du journal, ils revenaient longuement à l’aide d’interviews d’étudiants, de professeurs, d’élus et de poitevins lambdas sur l’évolution de l’université et sa place ainsi que celle dans étudiants dans la ville. Les étudiants revenaient notamment sur l’absence de lien entre ce nouvel espace et la ville. Beaucoup de témoignages de jeunes vont dans ce sens. « Qui a-t-il à Poitiers pour attirer les étudiants ? des cafés ? c’est maigre ! s’il s’en créer près du campus, nous n’aurons plus besoin de descendre ».14 « Cela manque de distractions ! Pour maintenir les contacts avec la ville, les moyens de communication devront êtres sérieusement améliorés »15. « Nous avons conscience d’être dans une ville même si nous logeons à l’extérieur »16. « Les poitevins ont tendance à considérer les étudiants comme une race à part. Aussi vivons nous entre nous. »17 . « Au début de notre arrivée nous n’aimions pas Poitiers, maintenant nous y sommes habitués »18. Par toutes leurs déclarations, les étudiants pointent du doigt leur manque de relation avec la ville, l’impression de vivre à l’extérieur de ses mus est flagrante. Définissant Poitiers comme une ville qui n’est pas universitaire au sens où il n’y a pas de vie étudiante, où les cinémas sont trop cher, où le théâtre est hors de prix où il y a peu de stades, pas de bals, aucune salle de concerts de « musique moderne », les étudiants marquent là leur lassitude avant de reconnaître que, s’ils n’arrivent pas à aimer Poitiers, ils finissent pas s’y habituer, ce qui est loin d’être flatteur pour l’une des plus vieilles villes universitaires de France.
Du côté des pouvoirs publics et universitaires, cette situation ne laisse pas indifférent ou presque. Le doyen de droit insiste : « il ne faut pas méconnaître le risque d’isolement. Il peut avoir des conséquences fâcheuses. Il ne faut pas perdre de vue que nous vivons, que les étudiants vivent une période de transition. Dans dix ans, le campus universitaire rejoindra la zup, la fusion entre l’université et la ville sera possible »19. Même s’il ne semble pas percevoir que ce n’est pas tant de l’isolement géographique que les étudiants se plaignent mais plus de leur manque d’identité dans une ville où l’occasion de se distraire est plutôt rare. Le recteur Franck, renvoie lui la balle dans le camp de la municipalité qui n’a pas souhaité répondre à cette enquête ; preuve peut-être de son désintéressement vis-à-vis d’une population qui ne la concerne « que » huit mois par an. Lors de la rentrée solennelle de l’université de 1968, le tout nouveau recteur Moisy fait un discours d’annonce sur l’avenir de l’université. Achèvement d’une nouvelle cité universitaire (Descartes), ouverture d’un nouveau restaurant (Champlain), création d‘installations sportives, « notre domaine s’humanise – et ce n’est pas fini »20. Le dynamisme du discours, relevé par la presse semble donner un nouveau souffle à la morne route de Chauvigny.
Le recteur Moisy parlait en connaissance de cause. L’IUT, institut universitaire de technologie, nouvel organe français de l’enseignement supérieur essayant d’allier une formation pratique tout en donnant des outils théoriques forts, est en construction « en bordure de la route de Limoges ». Fini au mois d’avril 1968, il pourra dès la rentrée suivante accueillir ses premières promotions. Mais c’est surtout le fleuron de l’université poitevine qui attire l’attention de l’assistance et suscite surtout la fierté du Recteur. Devant un parterre d’universitaires et de notables, il déclara à la fin de l’année 1967 : « je ne crois pas être trop optimiste aussi en annonçant qu’au nord de l’avenue du Recteur Léon-Pineau nous verrons en 1968, l’ouverture du chantier de l’extension de la faculté de Droit, de la bibliothèque universitaire droit-lettres et vraisemblablement de nouveaux bâtiments pour la faculté des lettres. Les plis contenant les offres des entreprises pour la nouvelle école de médecine ont été ouvert et il est à penser que ce chantier aussi s’ouvrira en 1968, en pleine ville ancienne. »21 Loin de cacher son enthousiasme, le recteur témoigne de la fierté générale d’une ville qui pourra désormais accueillir l’ensemble des étudiants dans des conditions de confort et de travail optimales et d’une université qui pourra enfin retrouver une place perdue au XIXe siècle.
Si les travaux furent autorisés, d’après l’arrêté ministériel communiqué au préfet, le 28 septembre 196822, les travaux de gros œuvre puis de construction ne débutèrent qu’au cours de l’année 1969. Aucun trouble ne semble être venu perturber le déroulement des travaux si bien qu’à la rentrée des étudiants le lundi 19 octobre 1970, tout semble aller pour le mieux, la livraison « d’une faculté de droit, d’une faculté de lettres et d’une bibliothèque droit et lettre » paraît être une franche réussite. Des travaux sont certes encore en cours, mais ils sont dû aux aléas inhérents aux grands projets. Ainsi, lors de la présentation à la presse effectuée deux semaine après la rentrée, le mardi 3 novembre, les journalistes ne jugeront pas utile d’en faire mention dans leurs articles. Les journaux du lendemain font un véritable éloge de ce nouveau centre social, une construction d’un « résolument moderne », d’un « équilibre original entre l’esthétique et le fonctionnel »23, véritable « monument d’art contemporain »24. Le seul point-noir est relevé lors du reportage de la télévision régionale, il s’agit de la traversé de l’avenue du Recteur Pineau, le souterrain n’est pas encore achevé.
Comme un changement n’arrive jamais seul, la rentrée universitaire de 1970 à un goût un peu particulier. Tout le corps universitaire, chamboulé après les mois de mai-juin 1968, va devoir mettre en application une profonde réforme de l’enseignement supérieur, première depuis 1896, conséquence directe de l’agitation étudiante passée.
1 Dir. Alain Quelle-Villéger, Poitiers une histoire culturelle, éd. Atlantique, Poitiers 2004, p 285
2 L’université aura bénéficié de sa plus profonde évolution, Centre-Presse, p2, 24 octobre 1967
3 Idem.
4 Idem.
5 Voir carte du Poitiers universitaire en annexe.
6 Op. cit.
7 Op. cit.
8 Robert Favreau (dir.), Histoire de Poitiers, p 394, éd. Privat, Toulouse 1985
9 Didier Fischer, l’histoire des étudiants en France de 1945 à nos Jours, éd. Flammarion, Paris, 2000, p 272
10 Josette Rey-Debove et Alain Rey, le Nouveau Petit Robert de la langue française 2008, éd. Le Robert, Paris, 2008, p 336
11 Didier Fischer, l’histoire des étudiants en France de 1945 à nos Jours, éd. Flammarion, Paris, 2000, p 276
12 Article de Centre Presse, Plus profonde évolution, op.cit.
13 Article de Centre Presse, Plus profonde évolution, op.cit.
14 Campus Universitaire Année Zéro, Centre Presse, octobre 1967.
15 Idem.
16 Idem.
17 Idem.
18 idem.
19 Idem.
20 Discours du recteur Moisy in, Archives départementales de la Vienne, 1W 4451 Fond de la Faculté de Poitiers 1963-1969 (création du campus).
21 Discours du recteur Moisy in, Archives départementales de la Vienne, 1W 4451 Fond de la Faculté de Poitiers 1963-1969 (création du campus).
22 Archives départementales de la Vienne, 1W 4451 Fond de la Faculté de Poitiers 1963-1969 (création du campus).
23 Centre Presse, mercredi 3 novembre 1970.
24 La Nouvelle République, mercredi 3 novembre 1970.