Du 1er au 3 novembre, les regards de millions de syndiqués dans le monde seront braqués sur Vienne. La capitale autrichienne accueille en effet le congrès fondateur de la Confédération syndicale internationale. L’événement, historique après soixante ans de divisions, réunit 350 organisations, représentant 180 millions de syndiqués issus de 150 pays. La CSI regroupera donc les organisations hier affiliées à la CISL, à la CMT et huit organisations indépendantes, dont la Cgt.Dernier congrès de la CISL les 30 et 31 octobre à Vienne
Le mouvement syndical à l’offensive
Fin octobre, la CISL et la CMT seront dissoutes pour laisser place à une nouvelle confédération internationale. Les raisons de cette unification.
«La CISL et la CMT défendent les mêmes valeurs de syndicalisme libre, démocratique et indépendant. » Guy Ryder, secrétaire général de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), a défendu en ces termes, en juin dernier au congrès de la CFDT, la prochaine unification du mouvement syndical international. L’histoire des deux organisations, l’une anti-communiste et l’autre chrétienne, avait jusque là empêché tout rapprochement.
Pour autant aujourd’hui toute différence entre les deux organisations n’est pas aplanie. Cependant, selon Guy Ryder, « ce sont des différences de tactique, mais pas de principe et elles ne semblent en réalité pas plus grandes que les différences qui surgissent parfois entre les propres affiliées de la CISL ».
Évolution du contexte historique. Les bouleversements intervenus en Europe de l’Est après 1989 ont rendu possible cette unification. La Chute du Mur a obligé les syndicats communistes à une profonde mutation. Un grand nombre d’adhérents sont venus renforcer les rangs de la CISL et de la CMT, au détriment de la FSM (lire l’article ci-dessous). En parallèle, la désyndicalisation a frappé les grandes organisations occidentales, créant des difficultés financières à la CISL comme à la CMT. L’arrivée des nouvelles confédérations n’a pas compensé les pertes financières. Il a fallu mutualiser les moyens.
La vie politique internationale, débarrassée de la Guerre froide, n’est pas devenue un long fleuve tranquille. Le syndicalisme international est confronté à une nouvelle donne: la mondialisation. L’intensification des échanges entre les pays, le fossé grandissant entre pays riches et pauvres, l’apparition de puissances émergentes, l’impact des politiques des Institutions financières internationales, le besoin de plus en plus pressant d’une gouvernance mondiale renvoient les deux branches (chrétienne et libre) du syndicalisme international à leur point commun : leurs difficultés à créer un rapport de force favorable aux salariés dans une économie mondialisée. « L’unification du mouvement syndical international s’entend dans un esprit offensif, pour participer à la construction d’outils de régulation face à la mondialisation, explique Anousheh Karvar, secrétaire nationale de la CFDT. L’un des enjeux est d’élaborer des consensus dans un contexte où les intérêts des salariés sont parfois contradictoires. C’est aussi, au passage, la réponse syndicale aux ONG dont les pratiques sont très efficaces mais ne prennent pas en compte les besoins de toutes les parties prenantes. »
« Ces divisions [de 1949] avaient peut-être eu leur propre logique et leur propre justification dans le passé, a déclaré Guy Ryder au congrès de la CFDT. Je suis convaincu que ce n’est plus le cas aujourd’hui. » Sous son impulsion, à partir de 2000, la CISL et la CMT commencent leur rapprochement. La construction de la nouvelle internationale est née d’une volonté politique de la CISL et de la CMT, processus dans lequel la CFDT est engagée depuis le début.
Une structure incontournable. Efforts de coordination sur les grands dossiers, mise en avant des convergences, le rapprochement s’opère. Mais le syndicalisme international apparaît toujours divisé face aux enjeux globalisés. Les deux organisations décident d’aller encore plus loin en proposant à leurs affiliées d’unifier les deux mouvements en une nouvelle confédération syndicale internationale qui devrait voir le jour à partir du 1er novembre 2006. Le congrès de Miyazaki (Japon) de la CISL entérine la décision en décembre 2004. Le congrès de la CMT la suit en novembre 2005 à Houffalize (Belgique).
« Cela ne rendra pas nécessairement la gestion plus facile, développe Guy Ryder parlant de l’unification à venir, mais ce sera certainement plus intéressant et le mouvement syndical sera plus représentatif et plus fort, c’est ça le plus important. » Plus unie, plus forte, la nouvelle Confédération devrait être un interlocuteur incontournable au plan international même si cela demandera un travail ardu et continu pendant les mois et les années à venir.
À l’échelon régional et national. Les organisations « régionales » africaines, asiatiques et américaines de la CISL et de la CMT devraient s’unifier à leur tour dans les mois qui suivront le congrès fondateur. Guy Ryder a également annoncé la création de deux Conseils d’importance: l’un régional paneuropéen, lien structuré entre la nouvelle organisation et la Confédération européenne des syndicats (CES); l’autre avec les Fédérations syndicales internationales (FSI).
Cette unité renforcée du mouvement international pourrait encore gagner en cohésion au plan local. Mody Guiro, président de l’Oraf (organisation régionale de la CISL) et secrétaire général de la CNT du Sénégal l’affirme : « L’unification entraînera des recompositions syndicales au plan national.» Une bonne nouvelle pour le syndicalisme africain particulièrement émietté ! La nouvelle organisation accueillera également une quinzaine d’organisations jusqu’ici non affiliées. Elles sont invitées à participer à la création de la nouvelle structure avec les organisations de la CMT et de la CISL. Ainsi, la CGT française qui aurait souhaité être membre fondateur, sans pouvoir réellement y prétendre, trouvera sa place au congrès constitutif de la nouvelle internationale en novembre.
La Confédération internationale des syndicats libres (CISL). Fin 1949, elle est créée à Londres sous l’impulsion de syndicats dissidents de la FSM. Ils refusent la mainmise de Moscou sur l’organisation internationale.
Parmi eux, les Américains de l’AFL (Confédération américaine du travail) sont très actifs ainsi que la CGT-FO, scission (1948) de la CGT française. Leur credo : un anti-communisme viscéral. Plus tard, des révélations feront état des liens entre l’AFL, la CGT-FO et l’agence de renseignements américaine, la CIA, qui se perpétueront jusqu’à la fin des années 70. D’où les réticences de la CFDT à y adhérer. En 1951, la CISL compte 53 millions d’adhérents. Aujourd’hui, elle représente 155 millions de salariés dans 154 pays du monde.
À partir du début des années 80, la chute du Mur aidant, la CISL prend ses distances avec la « tutelle » américaine. La CFDT y adhère en 1989. Le mouvement d’unification avec la CMT a véritablement commencé en 2001 avec l’arrivée du Britannique Guy Ryder au secrétariat général de la CISL.
La Confédération mondiale du travail (CMT). Elle est créée en 1920 sous le nom de Confédération internationale des syndicats chrétiens (CISC). La CFTC de l’époque y adhère. Sous le joug allemand, les adhérents de ses affiliées sont arrêtés et déportés. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la CISC est invitée à fusionner avec les communistes de la Fédération syndicale mondiale. Elle refuse. En 1949, la toute nouvelle Confédération internationale des syndicats libres lui propose également la fusion. Nouveau refus. Dans les années 60, les responsables de la CISC prennent la mesure du frein « chrétien » pour développer le syndicalisme chez les salariés non européens et surtout non chrétiens. Ils entreprennent alors une « déconfessionnalisation ».
La CFDT quitte la CMT en 1979. Après la chute du Mur de Berlin, quelques syndicats chrétiens des ex-pays de l’Est la rejoignent. Avec la fin de la Guerre froide, les divergences avec la CISL s’estompent. À la fin des années 90, l’unification commence. La CMT compte 26 millions d’adhérents.
La Fédération syndicale mondiale (FSM). La FSM voit le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion des syndicats communistes alors très liés à l’URSS. Les chrétiens de la CISC restent complètement à l’écart de cette création ainsi qu’une partie du syndicalisme américain. Son premier président est Louis Saillant de la CGT française. Cette dernière ainsi que la CGIL italienne (Confédération générale italienne du travail) en seront deux animateurs importants d’Europe occidentale.
La fin de la Guerre froide a vidé la FSM de ses principaux soutiens. La CGT française fut une des dernières à en partir en 1995. Aujourd’hui, la FSM est quasiment une coquille vide rassemblant des organisations groupusculaires et d’un autre temps. Il est difficile d’estimer le nombre des adhérents tant les chiffres avancés par l’organisation sont fantaisistes.