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Le grand tournant




L’URSS a, en 1928, tout juste dix ans d’existence. Cette courte période aux yeux de l’histoire mondiale fut pourtant très riche, peut être trop riche en événement. Arrivés au pouvoir par les deux révolutions successives de 1917, les bolcheviks ont à leur tête Lénine, ils vont désormais s’attacher à faire durer le coup d’état et mettre en place leur politique afin d’arriver au communisme. La méthode est doctrinaire : il s’agit, sous l’égide de la dictature du prolétariat, de contrôler progressivement toutes les sphères de la société russe, qui, faut-il encore le rappeler, équivalait en ce début de XXème siècle à la France Moderne. Les organes de pouvoirs sont les soviets, ces assemblées du peuple qui, de l’usine à l’armée servaient de légitimation démocratique à l’action des bolcheviks. Les bolcheviks justement, ce parti, courant politique, c’est séparé après la révolution ratée de 1905 des Mencheviks, ses démocrates, ceux qui dans l’esprit révolutionnaire avaient trahi le prolétariat. Ainsi, dans les premiers mois de la révolution, ils vont faire disparaître toute opposition au sein même des révolutionnaires en hésitant pas à user de la plus dure violence et des exécutions sommaires. Ce furent ensuite tous les ennemis de la révolution qui furent pourchassés durant la guerre civile, des Russes Blancs tsaristes aux paysans anarchistes Ukrainiens de la Makhnovtchina.
Cependant il subsistait au sein du Parti Communiste de l’Union Soviétique différentes tendances qui envisageaient l’avenir de manière parfois divergente et ce en s’attachant à des pratiques politiques qui n’étaient pas forcément cohérente avec les vues bolcheviques. Mais en 1929, Staline, de son vrai nom Joseph (Iossif) Vissarionovitch Djougachvili, est à la tête du pays, il a réussi à effacé toute opposition crédible. D’origine Géorgienne, d’abord tourné vers le séminaire, Staline devient un fervent défenseur de la doctrine marxiste. Il se rallia rapidement aux bolcheviks, participa aux trois révolutions Russes, connu les camps en Sibérie et fit preuve d’une rare volonté. Déterminé, parfois violent, il s’installa rapidement à la tête de l’état et paru ainsi le digne héritier de Staline quand ce dernier vint à mourir.
Au cours du XXème siècle, la presse est restée le principal vecteur des idéaux politiques. Le texte dont nous disposons est ainsi quelque peu paradoxal dans sa définition et ce, sur plusieurs points. Il est écrit par le secrétaire général du comité central du parti Bolchevik, parti unique en 1929, Staline. Il est publié dans la Pravda, ce journal créé par les communistes en 1913 est devenu entre le temps l’organe officiel du parti communiste soviétique. Staline en écartant son rédacteur en chef a sur la ligne éditoriale tous les pouvoirs. Enfin le contenu même de l’article n’a rien d’un éditorial ou d’une page d’actualité courante. Non, il s’agit bel et bien de la justification d’une politique et de la programmation de l’année à venir. Staline prend ici la plume pour justifier son action et annoncer sa politique.
La date de la parution est importance, elle est médiane de deux évènements d’importance. Le premier, à l’échelle mondiale, est le Krak de Wall Street, ou l’affaiblissement soudain du capitalisme. Le second concerne l’URSS, il va s’agir de l’approbation par la plénière du comité central du parti du plan quinquennal, de ce grand tournant au sortir de la NEP mise en place par Lénine.
    Nous allons donc voir si en effet l’année 1928 fut effectivement l’année du grand tournant et surtout, nous allons voir si ce grand tournant était seulement celui définit par Staline dans son texte. Pour cela nous étudierons trois secteurs-clefs de l’URSS. Les sphères politiques, l’industrie avant de finir par l’âme nourricière, l’agriculture.  

I) Les évolutions politiques.

Nous l’avons évoquer en introduction, en novembre 1928, Staline était seul à la tête du Parti Communiste de l’Union Soviétique. Comment avait-il fait ? Comment allait-il rester tout en haut de la hiérarchie ?

1) La fin des oppositions internes au Politburo.

Durant la période où Lénine était encore au pouvoir, concrètement jusqu’en 1923, tout ce qui n’était pas bolcheviks était « ennemi du peuple », organisations, courant, salons, cercles, intellectuels, tous furent obligé de disparaître ou de se plier à la majorité. Ces années de communisme guerrier voulues par Lénine permettaient au parti de se rassembler autour d’objectifs communs, la lutte contre les traites. La figure de Lénine, le mythe révolutionnaire créé autour de lui permis une réelle cohésion des troupes. Mais dès sa première attaque cérébrale et surtout après son décès, l’union de façade affichée à tous les étages du communisme d’état s’écroula. Des divergences apparentes apparurent, on parla ainsi de socialisme révolutionnaire, de la droite, des héritiers. L’héritage de Lénine n’était pas simple à porter, il était qui plus est revendiqué par tous ses anciens camarades. Staline, en tant que secrétaire général du parti a bien tenté de le monopoliser, peine perdue. Les Trotskystes, déjà-vu comme un danger permanent revendiquaient l’héritage le plus pur de la doctrine. Zinoviev et Kamenev sont critiqués pour leur attitude droitière à l’égard du pouvoir, contre-révolutionnaire, alors même qu’ils voulaient poursuivre les réformes mises en place par Lénine.
Le Politburo, l’organe du parti qui tenait réellement le pays s’est au fur et à mesure élargi en suivant les évolutions politiques. Mais cet élargissement créa une réelle opposition interne au bureau politique. Mais elle était rendue fragile par son hétérogénéité. Ainsi, les amis de Staline surent user de ces oppositions pour asseoir totalement leur vision, écartent un à un les opposants, en leur enlevant leur rang, leur place dans les administrations, les armées. En 1926, Trotsky et Kamenev sont exclus du politburo avant de l’être du parti suit à des tentatives de coup d’états. Boukharine prit provisoirement la présidence du Komintern. L’hiver 1927-1928 permit de bonnes récoltes, cependant, les Koulaks (propriétaires terriens), ne voulaient pas voir la totalité de leur production partir entre les mains de l’état. Il avait de leur côté les arguments et la mise en place de la NEP, Nouvelle Politique Economique mise en place peu avant la mort de Lénine. Cette politique, sorte de recul temporaire sur le socialisme pour permettre à l’économie de reprendre des forces en libérant le commerce et permettant la mise en place d’un semblant d’économie de marché. Bien que parlant ouvertement d’excellent rapport avec la paysannerie, Staline devient particulièrement hostile à l’égard de ce qui pouvait apparaître pour une caste. Voulant à tout pris prendre possession des productions, Staline n’hésite guère à envoyer des troupes dans les campagnes, à purger les soviets locaux… Face à lui, Boukharine resta plus prudent en essayant de prévenir des risques d’une nouvelle guerre civile, de ménager les koulaks car au final, c’était eux qui permettaient à l’URSS de se nourrir. Force est de constater que ce dernier avait raison, les réquisitions, les exécutions, les menaces n’eurent aucun effet positif, cela ne fit qu’augmenter la crise. Enfin il faut reconnaître au texte de Staline qu’il s’agissait bien « d’une offensive victorieuse du socialisme contre les éléments capitalistes de la ville et de la campagne ». Mais par socialisme et éléments capitalistes l’historien comprendra stalinisme et koulaks.
Cette opposition, fut rapidement qualifiée par Staline lui-même d’opposition de droite, de saboteur, de traîtres. Les divergences au sujet de la NEP dont Staline ne voulait plus furent le thème central des Plenums (les réunions du Conseil Central) de 1928. En Juillet, les oppositions se firent de plus en plus virulentes, l’économie était au centre des débats. Mais Staline, ayant déjà évincé l’opposition de gauche ne pouvait se satisfaire d’une nouvelle opposition. La Pravda servit de tribune publique à ces affrontements idéologiques, mais les théories de Boukharine, complexes, développées ne purent pas grand-chose face à lz simplicité du discours Stalinien. Ainsi fut-il limogé de son poste, au combien stratégique, de rédacteur en chef de la Pravda avant d’être exclu purement du politburo. Tomski, un des proches de Boukharine, chef de file des syndicats perdit lui aussi de l’importance tant il fut décrié. La calomnie et la rumeur étaient l’arme principale des Staliniens, de véritables campagnes d’opinion étaient menées dans les soviets. Il faut se rendre à l’évidence, à la fin de 1928, toute opposition réelle fut anéantie au sein du parti communiste. Les opposants lorsqu’ils n’étaient pas simplement démis de leurs moyens de subsistance étaient chassés, traqués, exilés dans les camps, contraints à la fuite et parfois exécutés. 
L’absence de toute opposition interne ou externe au parti ainsi que la crainte de se faire liquider permirent à Staline d’imposer son courant, qu’il qualifiait lui-même de centrisme, en se plaçant entre la gauche et la droite du parti il devenait l’héritier parfait du Léninisme. Cependant, pour s’assurer ce monopole idéologique et stabiliser cette dictature il fallait en passer par une rénovation totale de l’état, par un virage idéologique qui ne pouvait s’effectuer uniquement par la mise en place d’un totalitarisme étatique.

2) La mise en place du totalitarisme.

Ce totalitarisme sera revendiqué par Staline, le communisme n’a-t-il pas pour d’arriver à un monde nouveau quitte à en passer par la dictature du prolétariat. Cette dictature devra user de tout ce qui est en ces moyens. Il va donc lui falloir contrôler tous les organes de l’état. Pour contrôler l’état, la technique est simple, il suffit de le supplanter par le parti. A vrai dire, il n’y a aucun homme d’état en URSS. Il n’y a que des hommes de parti et plus précisément du parti. Staline va donc lutter contre le bureaucratisme au point d’en faire comme il l’écrit dans son article un des points majeurs de la mise en place de son plan en direction de l’augmentation de la productivité. « En luttant contre le bureaucratisme qui enchaîne l’initiative et l’activité des masses dans leur travail, par l’autocritique » L-19. Les « bureaucrates » sont donc remplacés par les adhérents du parti communiste, plus serviables, plus enclins à appliquer des réformes inutiles lorsqu’elles ne sont pas tout simplement dangereuses. Pour permettre ce fonctionnement politique, il fallait une organisation de fer, des pratiques martiales et un centralisme à toute épreuve. Tous les permanents de l’organisation au nombre impressionnant de 25000 dépendaient des comités régionaux eux-mêmes sous le contrôle du comité central. Le comité central donnait ainsi des listes préparées de recrutement, tous les militants étaient fichés en vue de leur éventuelle évolution dans la hiérarchie communiste tout en évitant les déviances idéologiques. Le comité central pris une place de plus en plus importante, d’abord organe décisionnel du parti, il devient le pouvoir exécutif du pays tout entier. Nous venons de voir qu'il avait été lavé de toute opposition à Staline, ce dernier pouvait donc en faire ce qu'il voulait.
Pour pouvoir remplacer efficacement les anciens fonctionnaires par de nouveaux à la solde de l’idéologie, il faut s’assurer qu’ils aient une parfaite formation et une obéissance certaine à l’égard du régime. Dès 1927, les procès internes, les commissions de contrôles routinières tinrent de plus en plus régulièrement séance. Les adhérents étaient exclus pour diverses raisons : trotskysme, droitisme, passivité politique, critique… Cependant les éléments restant n’étaient pas pour autant de parfaits défenseurs de la cause communiste, ils n’en avaient pas les moyens peu en réalité étaient capables de définir les doctrines, de placer sur l’échiquier politique les différents courants, l’instruction n’était pas encore développée. Le parti eut donc un rôle de formation important, mais cette formation était soumise à l’œil implacable de la censure partisane, les enseignements étaient biaisés. Le totalitarisme comprenait donc son caractère de formation de l’être humain. Pour permettre une meilleure assimilation du communisme par les Soviétiques, il fallait qu’ils soient de plus en plus nombreux à adhérer au Parti Communiste. Avec comme seul moyen d’obtenir des privilèges  et de gravir les longs échelons vous permettant d’augmenter votre niveau de vie, l’appartenance au parti  et son jeu de relations particulières, le parti vit son nombre de d’adhésions augmenter en masse en passant de 472000 en 1924 à 1,3 millions en 1928 pour atteindre le chiffre de 3 millions à la fin des années trente. L’encadrement des enfants dans les écoles et les lieux de loisirs en faisait de véritable chef-d’œuvre communiste. On érigeait en héro ceux qui dénonçaient leurs parents ou leurs voisins pour avoir tenu des propos contraire au parti. 
Enfin, il fallait à Staline la capacité de diffuser ses préceptes. Le contrôle des médias, avec entre autres, l’éviction de Boukharine de la rédaction de la Pravda était un élément central de son pouvoir. Staline écrit par ailleurs lui-même dans le journal et l’article dont nous disposons en est un exemple. Il utilise un « on » parfois très généraliste symbole d’unité de son peuple, il écrit de manière relativement simple lorsque l’on prend à l’inverse les débats doctrinaires des autres éditorialistes. Son message passe clairement. Mais une chose évolue progressivement et notre article en est le premier témoignage concret. Alors que par soucis de présentation démocratique, Staline n’était que le garant des décisions du comité central, il en devient le principal arbitre pour finalement dicter au comité les politiques à suivre. Ainsi notre article paraît le 7 novembre 1929, le 15 novembre se tenait un plenum du comité central. L’instance allait reprendre point par point le programme, qu’il s’agit d’un véritable programme édicté par Staline dans la Pravda deux semaines plus tôt. Désormais, Staline fera paraître dans la presse quelques jours avant les lignes politiques à valider dans les comités centraux. Il était désormais un dictateur absolu.
 
3) Staline, vrai et unique héritier de Lénine ?

Il restait une dernière zone d’ombre pour que Staline devienne à ses propres yeux le dirigeant parfait. Il lui fallait la caution idéologique, historique, révolutionnaire quasi mythique de Lénine.
L’histoire, était avec lui, il faisait partie des tous premiers bolcheviks, ceux de la première heure. Durant les années précédant la révolution, il s’était toujours arrangé pour être dans la droite ligne léniniste, pas un seul point de divergence fut à l’ordre du jour des heures révolutionnaires. Ainsi n’hésita-il pas à insinuer le fait nombre des membres du politburo étaient régulièrement allé à l’encontre de Lénine, sous prétexte qu’ils avaient parfois eu des divergences de formes. Tous ceux qui avaient un jour où l’autre critiqué Lénine étaient donc des traites, des ennemis de l’état, Staline utilisait cet argument à l’envie pour nuire à ses adversaires. De plus, il était alors aisé d’avoir l’histoire de son côté lorsque l’on dirige ses moyens de productions.
Mais Lénine lui-même n’était pas Stalinien. Du moins était-il très prudent à l’égard de ce jeune Géorgien, discipliné mais faisant preuve de violence. Aussi, dans son testament politique, en mars 1923, Lénine écrivit:
    « Staline est trop brutal, et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est pas dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc.»
    Mais il était déjà trop tard, à la tête du parti, Staline avait disposé ses proches et s’était préparé à cette éventualité. Plus rien ne pouvait le faire perdre sa place. En 1929, il a fait taire ses opposants, le texte illustre le changement de ton politique que le pays va subir. Un mois après sa parution eurent lieu les commémorations du 50ème anniversaire de Staline. Ce premier grand moment de mise en place du culte de la personnalité permirent au chef du parti d’être salué comme le « théoricien le plus éminent du léninisme », comme « le Lénine d’aujourd’hui », comme « le génie de la classe ouvrière ». Se plaçant au centre et seul sur la ligne de départ visant à atteindre l’héritage suprême, il n’eut aucun mal à paraître comme plus Léniniste que Lénine lui-même. En soutient inespéré, les anciens membres de la vieille garde révolutionnaire, excluent pour déviance, revinrent au parti et mieux devinrent des Staliniens plus convainquant que convaincus. La Pravda pouvait donc écrire dans ses pages « On ne peut pas être pour le Parti  et contre la direction actuelle, pour le comité central et contre Staline ». Staline avait réussi son pari, il incarnait seul le pays, il était l’idéal.
    Il fut aidé en cela par le strict contrôle de l’art, par la mise en place de canons réalistes socialistes. L’agit-prop, la propagande devait diffusé le message clair d’un chef bienveillant à l’égard de son peuple, attentif à l’avenir de son entreprise. D’aucuns n’iraient désormais à l’encontre du parti et de Staline, Les collectivisations forcées ne furent pas critiquées, les faux chiffres applaudis lorsqu’ils n’étaient pas revu à la hausse. Car désormais, il ne suffisait pas d’être contre Staline pour le craindre, il fallait simplement être conscient du totalitarisme du régime. Le sacrifice devenait presque une raison d’être.
   
    Sans opposition interne, ayant mis en place les bases d’un véritable régime totalitaire, s’étant placé seul au-dessus de son idéal, Staline devait maintenant se donner les moyens économiques à même de conforter sa place.

II) Les changements économiques et industriels.

 Le titre de notre texte est : le Grand Tournant. Nous venons de voir que ce grand tournant avait touché les sphères politiques. Ce n’en était pas pour autant le but affiché. Ce grand tournant qui devait remettre le pays dans la droite ligne du socialisme devait principalement avoir pour objet les secteurs économiques avec en figure de proue, l’industrie lourde.
 
1) La productivité à l’honneur.

Si la productivité est, en Europe occidentale vue comme un moyen d’augmenter son niveau de vie, en URSS, elle sera le moyen d’augmenter le niveau industriel du pays. Au début du conflit mondial, ce qui était encore la Russie pouvait aux yeux d’un européen apparaître comme une véritable machine à remonter le temps. Le réseau de transport était quasi inexistant, la transition démographique n’était pas effectuée, les villes n’étaient pas d’une grande importance. Bref, comme je l’ai dit précédemment, le pays ressemblait en tout point à la France moderne. Même si la guerre avait transformé l’économie et modernisé la production industrielle, nous étions encore loin du développement de la Ruhr.
Le « grand tournant » prévoyait la mise en place des plans quinquennaux pour augmenter les indicateurs économiques. Le premier plan, lancé début 1930, au lendemain de l’écriture de notre article avait déjà plusieurs fois revu à la hausse. Il prévoyait en cinq ans un accroissement de 136% de la production industrielle, de 110% de la productivité au travail tout en faisant baissé les coûts de production. Il faut dire que les méthodes étaient draconiennes. Le droit de grève n’avait plus de raison d’être puisque le pays était dirigé par le parti, émanation directe du prolétariat paysan et ouvrier. Les journées pouvaient se rallonger puisque désormais on ne travaillait plus pour son patron mais pour son pays donc pour soi-même. On incitait ainsi les gens à se dépenser sans compter au travail par « l’organisation de la semaine de travail continu ». Des techniques étaient dispensées dans les usines pour augmenter la productivité. Même s’ils furent plus tardifs, les exemples de Stakhanov, d’Izotov ou des sœurs Vynogradovy démontrait que dans chaque secteur industriel, on pouvait dépasser les limites habituelles. Des concours de productivité étaient organisés. Les conséquences indirectes furent terribles : erreurs, défauts de fabrication, accidents du travail, tout autant d’éléments qui étaient non seulement caché mais susceptibles de vous conduire en Sibérie.
L’autre moyen de lutter contre l’inertie des industries étaient de faire tomber le bureaucratisme bourgeois. Staline l’écrit lui-même dans le texte « l’initiative créatrice et l’élan au travail des masses furent stimulés (…) en luttant contre le bureaucratisme qui enchaîne les masses ». Ces bourgeois qui n’étaient pas communistes freinaient les productions pour nuire à l’état, telle était la propagande de l’époque. De plus qui ne faisait pas d’effort était un tire-au-flanc « un destructeur de la discipline prolétarienne ». La discipline dans les rangs des usines étaient la seule condition d’augmentation de la productivité. Il y avait une hiérarchie stricte et évolutive. Autant l’ouvrier pouvait devenir cadre, autant le cadre punit pouvait redevenir ouvrier. L’usine conditionnait votre vie, le parti conditionnait l’usine, la boucle était bouclée. La délation, la lutte contre les traites, les fainéants était donc même à l’usine érigées en étendard de la cause ouvrière.
Mais plus que tout autre secteur, celui de l’industrie lourde, du métal était au cœur des volontés staliniennes.

2) La priorité aux industries lourdes, lieux de mise en place du socialisme.

Pour fixer les objectifs et focaliser les passions de son peuple tout en développant l’économie, Staline mit en place sa politique de grands travaux. Le plan quinquennal devait voir la fin de projets lancés entre 1927 et 1929, les centrales hydro-électriques, les barrages, les lignes de chemin de fer… Plus de 1200 usines devaient être construites. L’industrie lourde en priorité absolue recevait la majeure partie des capitaux, elles bénéficiaient nous dit Nicolas Werth de plus 78% des investissements passant de 8,4 % du PNB à 16,2 %.
Par industrie lourde, Staline entendait surtout la métallurgie, qui toujours dans une perspective d’une attaque militaire de la part des capitalistes était plus qu’utile à la fabrication de l’armement. Staline l’écrit ainsi « Nous avons adopté un rythme accéléré pour le développement de la production des moyens de production et créé les conditions nécessaires à la transformation de notre pays en pays du métal. » Mais il estimait faire face à quelques difficultés rapidement écartées, l’accumulation de capitaux. Pour pouvoir redistribuer l’argent, il fallait tout simplement en avoir. Pour augmenter les réserves monétaires de l’état, il fallait que ce dernier arrive à exporter un maximum de matière première. Il fallut ainsi développer les secteurs de l’extraction minière, du charbon, du pétrole. Malgré cela, de nombreux chantiers furent abandonnés, lorsqu’il ne s’agissait pas d’un manque de capitaux, il s’agissait d’un manque de matières premières… Dans un sens, Staline à réussi à faire de son pays un pays du métal… mais à quel prix ? Si le nombre de tracteurs augmenta en flèche, si la production minière se développa, si les rythmes s’accélérèrent. Cela ce fût au détriment de la consommation de courante, pas d’objets ménagers, pas de voitures personnelles, à l’heure du Fordisme aux Etats-Unis, les Soviétiques, ne pouvaient jouir des augmentations de production dans leur pays. Au début de 1940, l’URSS se place au troisième rang de la production industrielle mondiale, mais plusieurs famines auront été le prix à payer de cette place sur le podium.
Les entreprises lieux de socialisation forcée, devinrent rapidement des laboratoires du socialisme. Car il s’agit bien de garder sa place. Sur le plan politique, une parole de travers peut vous valoir votre place voir votre vie. Dans le monde du travail, un instant d’égarement, un mauvais résultat, un rapport disgracieux, une erreur de manipulation… Tout était prétexte à votre déclassement.
A l’inverse, votre adhésion à la cause bolcheviks, votre appartenance au Parti, votre volonté à la tâche… Et vous pouviez aspirer à un avenir meilleur. Staline l’évoque en substance lorsqu’il définit les deux points améliorés au cours de l’année 1929 : « Associer à la construction socialiste des dizaines de milliers de techniciens et spécialistes attachés au régime soviétique. Former de nouveaux techniciens et spécialistes rouges choisi au sein de la casse ouvrière. » L’usine devient donc l’outil central du socialisme. C’est ici que l’on peut adhérer. On fait partie du soviet, du syndicat, on peut théoriquement prendre part à son fonctionnement. A vrai dire, l’Usine est censée vous appartenir. Vous vous devez donc de participer. L’une des caractéristiques de cette participation, c’est la délation. Vous devez dénoncer vos camarades qui ne travaillent pas assez, qui nuisent au bon fonctionnement de l’endroit et par conséquent qui nuisent à la réalisation du socialisme.

C’est à travers le développement des usines, l’augmentation de leur production et la discipline qui leur étaient réservées que Staline comptait faire de son pays la puissance indépendante donc il rêvait. Mais ce développement du secteur secondaire augmenta rapidement le nombre d’ouvriers, de nouvelles bouches à nourrir pour une agriculture mal-en-point.

III) Les réformes agricoles.

L’agriculture est pour Staline, une sorte de mal nécessaire, il sait que les paysans, petit propriétaire, ne sont pas favorables à la collectivisation, il sait qu’il lui sera difficile de contrôler cette masse. Il met donc en place de réformes strictes dont il assumera les conséquences humaines.

1) Les collectes de céréales en crise et la fin de la NEP.

Nous l’avons évoqué au début de notre développement, cette crise, ou plutôt sa réponse créa au sein du parti communiste de telles divisions que Staline fit face à une réelle opposition, dont il n’allait pas tarder à se débarrasser.
Cette crise frappa de plein fouet un pouvoir qui était avant tout concentré à éliminer les Trotskystes restant dans le parti. Ainsi, dès novembre 1927, la chute des livraisons de céréales se furent sentir. À l’époque, moins de 5% des terres sont collectivisées. Elles sont les propriétés des Koulaks qui à cause de la propriété de leur terres étaient aux yeux des Soviétiques de véritables capitalistes à même de nuire à la révolution et de réinstaller l’économie de marché. Ces Koulaks avaient obtenu au début de la NEP, le droit de vendre eux-mêmes sur les marchés leurs productions. Cela avait pour effets de relancer l’économie, d’approvisionner les villes, de nourrir la population tout en calmant les ardeurs paysannes. Mais les nouveaux plans industriels de Staline, le développement des usines et l’augmentation de la productivité devait entraîner de nombreux changements. On devait pourvoir ses nouveaux centres urbains, centres de travail en nourriture. La place plus importance qu’ils avaient aux yeux du pouvoir leur permettait d’acheter à des prix très faibles les ressources dont ils avaient besoin. 
Les paysans furent obligés de vendre aux organismes d’état, les Kolkhozes, une production qui était reprise à des prix parfois trois fois inférieur au prix du marché. De plus, les campagnes, étaient en proie aux rumeurs de guerre, au manque de produits manufacturés… Staline avait bien essayer de faire baisser les impôts pour les paysans les plus pauvres, mais peine perdue, en janvier 1928, les paysans avaient livré 130 millions de pouds de blé de moins que l’année précédente. Les villes n’allaient pas tarder à manquer d’approvisionnement, dans une période de relance industrielle, cette nouvelle était désastreuse. Staline évoqua cette période comme « la grève des koulaks », la grève signifiant que l’on allait contre le pays, il fallait agir pour rétablir la situation. Staline et ses partisans usèrent de la plus radicale des manières, ils envoyèrent des brigades d’ouvriers, des membres du Parti, les komsomols (les jeunesses communistes) dans les régions où la récolte avait été bonne et la réquisition mauvaise. Plus de 30000 hommes furent dépêchés, Staline lui-même alla pour le symbole veiller à la bonne entreprise de son action. Ils devaient trouver les surplus cachés des koulaks, avec l’aide des paysans pauvres qui se verraient ainsi donner une partie du pactole. 
On ferma les marchés, on interdit la vente à tout autre organisme que les kolkhozes, on réquisitionna… La solution première fut évidemment de remettre la main sur la production, mais cela allait surtout aggraver la crise, désormais, les paysans produiraient volontairement moins. Cette crise allait permettre à Staline de justifier la mise en place d’une collectivisation forcée, ou plutôt de faire que les paysans n’aient d’autres choix que d’entrer en coopération avec les kolkhozes ou de travailler dans les sovkhozes. En obligeant par la force les paysans à « travailler » avec l’état, Staline signait là l’arrêt de mort de la NEP pour réaliser . Staline l’écrit de la manière suivante : « Il s’ensuit que le parti a su utiliser efficacement notre recul opéré aux premiers stades de la NEP pour, ensuite, à des stades ultérieurs, organiser le tournant et engager une offensive victorieuse contre les éléments capitalistes.

2) La collectivisation forcée et la répression des koulaks.

L’objectif de Staline pour l’agriculture était double, permettre à son pays de devenir autosuffisant tout en augmentant les productions. Pour cela, il allait décréter la création de kolkhozes géants, des forteresses du socialisme qui dépassaient les 5000 hectares de terrains. Ces immenses structures étaient administrées par un organisme central, le Kolkhoztsentr, qui recevait de plus en plus de pouvoir. Toutes les machines présentes dans les campagnes furent réquisitionnées pour les organismes d’état, les tracteurs, moissonneuses étaient tous à la disposition des bolcheviks. Par ailleurs, l’industrie lourde avait elle-même placé sa production en direction des campagnes et le plan quinquennal prévoyait la création de plus de 400000 tracteurs « Je veux parler d’un tournant radical opéré dans le développement de notre agriculture, allant de la petite économie individuelle (…) aux kolkhozes basés sur la technique moderne, enfin aux sovkhozes géants pourvus de centaines de tracteur et de moissonneuses batteuses ». En réalité Staline s’avance beaucoup, peu de kolkhozes possèdent déjà des éléments industriels, il faudra encore attendre un ou deux ans pour voir la généralisation de ce type de matériel car en 1929, moins de 10% de la surface cultivée était labourée par des tracteurs et les moissonneuses ne se comptaient alors qu’en centaines.
Tout l’appareil stalinien devait lui aussi se tourner vers la campagne. Les hommes ayant servi à la collecte de l’hiver devaient maintenant (sous peine de sanctions) intégrer les sovkhozes pour montrer l’exemple. L’action était toujours menée en direction des collectes mais on y ajoutait maintenant la collectivisation. L’œil vigilant était exercé par une troïka, trois hommes avaient la tâche par secteur de mener à bien la collectivisation et comme il y avait peu de communistes dans les campagnes, on prenait généralement un membre komsomols entouré de deux paysans pauvres, la pratique était donc ouverte à tous les règlements de compte locaux. Au cours de l’été 1929, plus d’un million de paysans se tournèrent le plus souvent malgré eux vers les organisations d’état. mais en façade, Staline annone les choses de manière bien différente : « La réalisation du part, ici, c’est que dans nombre de régions, nous avons réussi à détourner les masses paysannes fondamentales de l’ancienne voie capitaliste de développement. » Staline se place en libérateur de la classe ouvrière asservie par les « richards capitalistes » que sont les koulaks.
Fin 1929, il y avait à peu près 70000 kolkhozes à travers le pays, ils regroupaient 200000 de foyers, soit moins de 10% du chiffre total… Staline transforma donc rapidement quelques faits isolés en généralités absolues. « Le paysan moyen a prise le chemin des kolkhozes », « même les aveugles voient maintenant que le paysans s’est tournée vers le kolkhoze ». En réalité, les paysans hésitent, les koulaks ne sont pas encore neutralisés et jouent un rôle important sur le reste de la population rurale. Staline mettra donc sur pied dès l’année 1930 la dékoulakisation. En une année, deux millions de paysans vont être déportés, six millions vont mourir de faim ou de déportation. Le 27 décembre soit moins de deux mois après l’écriture de notre texte Staline annonçait le passage « de la limitation des tendances exploiteuses des koulaks à la liquidation des koulaks en tant que classe ». Une commission fut donc chargée de mettre au point les pratiques exécutoires. Les résultats furent terribles, les brigades de dékoulakisations, pillaient et se servaient autour d’un mort d’ordre, « mangeons et buvons, tout est à nous ». Les habitations, les biens des koulaks étaient revendus aux enchères à des prix parfois plusieurs centaines de fois inférieur au cours habituel. Mais cela ne touchait pas seulement les paysans « koulaks » tout le monde était susceptible d’être étiqueté koulak. Il y eu cependant de nombreuses résistances, plus de 14000 émeutes, 6500 manifestations, mais l’armée et la Guépéou veillait à rétablir l’ordre, le seul moyen d’opposition des paysans fut la limitation de leur production, les récoltes se firent plus rares, mais ils allaient être les premiers à le payer lors des grandes famines.

    Le prix à payer pour remettre l’URSS sur la droite ligne du socialisme allait être terrible pour l’agriculture, il en était fini de la NEP, ce court souffle de liberté commun jusqu’en 1928 et la collectivisation force allait employer de moyens jusqu'alors impensables.  


    Conclusion.

    L’article intitulé le Grand Tournant porte malheureusement bien son nom. En effet l’année 1929 allait constituer un virage dans la politique de l’URSS. Nous l’avons vu, tous les secteurs de la société sont concernés. L’agriculture est en voie de collectivisation totale bien que violente. L’industrie lourde se développe au prix des mensonges. Staline s’impose seul comme l’héritier de Lénine et use du totalitarisme pour conserver son immense pouvoir. Le tournant est donc réel, mais le virage trop brusque, les millions de morts en témoignent. Désormais l’URSS sera certes une puissance industrielle mais elle sera associée à l’un des pire régimes politique que le XXème siècle est connu.

Bibliographie :

Roy Medvedev, Le Stalinisme, origines, histoire, conséquences, Combat, Seuil, 1971, Paris
Roy Medvedev, On Stalin and Stalinism, Oxorf University Press, 1979, Oxford
Boris Souvarine, Staline, aperçu historique du bolchevisme, Ivrea, 1992, Paris
Nicolas Werth, Histoire de l’Union Soviétique, 5ème éd, Thémis Histoire, PUF, 2001, Paris
Nicolas Werth dans, Le livre noir du communisme, Bouquins, Robert Laffont, 1997, Paris

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