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Face au Sarkozysme, quel renouveau pour la gauche?

 
FACE AU SARKOZYSME, QUEL RENOUVEAU POUR LA GAUCHE ?




Compte-rendu du séminaire de travail de RéSo organisé à Jussieu le 23 juin 2007.
NB : cette retranscription provient de notes manuscrites prises pendant le débat, les propos rapportés peuvent éventuellement comporter des erreurs ou des approximations.

Intervenants :
- Vincent Tiberj, chercheur en sociologie politique au Cevipof (Sciences Po)
- Bastien François, professeur de droit et de science politique à l’université Paris I Panthéon Sorbonne, cofondateur de la C6R

3 questions avaient été posées aux intervenants pour orienter leurs interventions :
- la gauche aurait-elle pu l’emporter ?
- comment comprendre la victoire du sarkozysme et que révèle-t-elle sur l’état de la société française ?
- quelle piste de refondation la gauche peut-elle emprunter ?

Vincent Tiberj

    Selon Vincent Tiberj, aucune fatalité n’a pesé sur le résultat de l’élection présidentielle : la gauche aurait pu l’emporter. La « remobilisation de l’immobilisable » témoigne en effet d’un véritable retour du politique. L’exemple de la mobilisation des habitants des Zones Urbaines Sensibles (+30% de participation à Clichy sous Bois entre 2002 et 2007) montre que de nombreux groupes sociaux étaient prêts à soutenir la gauche.
    Cependant, la victoire de Nicolas Sarkozy est nette et sans bavure. On peut même la juger écrasante, sans précédent depuis l’élection de Charles de Gaulle en 1965. Comment l’expliquer ? Par la droitisation de la société française ? Vincent Tiberj conteste cette analyse : les sondages d’opinion tendent à montrer que le contexte politique de l’élection était plutôt favorable à la gauche. Après les lourds échecs de la droite aux élections régionales et européennes en 2004, après le non au référendum, après le mouvement anti-CPE, la gauche bénéficiait d’une situation favorable. Les thématiques économiques et sociales (emploi, pouvoir d’achat, mondialisation) apparaissaient au premier rang des préoccupations des Français dans les enquêtes d’opinion.
    La victoire de Nicolas Sarkozy s’explique en réalité par sa capacité à proposer une « offre politique » suffisamment cohérente pour structurer la « demande ». Le candidat de l’UMP est parvenu à choisir les terrains sur lesquels allaient se jouer l’élection (immigration, place de l’islam dans la société française, identité nationale) tout en neutralisant les enjeux sur lesquels il était le plus faible (enjeux économiques et sociaux, pour lesquels il a savamment brouillé les lignes, citant Jaurès et Blum, ou faisant appel à l’attachement des ouvriers à la culture du travail). C’est sur l’insécurité et la « crispation hexagonale » (peur de l’islam) qu’il a surtout joué, quand bien même les enquêtes sociologiques montrent que l’intégration des populations immigrées fonctionne plutôt bien (voir Vincent Tiberj, Sylvain Brouard, Français comme les autres ? Enquête sur les Français issus de l'immigration maghrébine, africaine et turque, Paris Presses de Sciences Po, 2005). C’est en somme sur le « cadrage » (framing) de la campagne que Nicolas Sarkozy l’a emporté.
    Les résultats de cette stratégie révèlent des clivages extrêmement forts entre jeunes et vieux (près de _ de plus de 65 ans votant pour Nicolas Sarkozy), reconfigurés en termes de valeurs. La gauche, plutôt plus jeune, plus urbaine et plus diplômée que la moyenne nationale, se définit ainsi par un certain degré d’ouverture culturelle, quand les électeurs plus âgés sont davantage réceptifs aux thèmes liés à l’autorité, à la sécurité. Les perspectives démographiques de vieillissement de la population française pourraient approfondir ce clivage.
    Il n’est guère possible cependant d’inverser le processus d’individualisation des comportements sociaux et politiques. L’apparition de l’électeur stratège en est l’un des symptômes. Le vote Modem, urbain et plutôt à gauche, témoigne ainsi de la mobilité des électeurs et de la fluidité des appartenances politiques (le Modem mord beaucoup sur l’électorat Vert par exemple).
    Finalement, comment refonder un projet cohérent à gauche ? Vincent Tiberj propose d’unifier les problèmes multiples de la société française derrière une approche globale de lutte contre les discriminations. Le modèle républicain, loin d’être périmé, est un avenir fondé sur un objectif de lutte contre toutes les discriminations et de promotion de l’égalité. Il est important que la gauche renverse le procès, purement symbolique, de conservatisme, dans lequel la droite cherche à l’enfermer.

Bastien François

    La gauche aurait sans doute pu gagner, mais la question est plutôt quelle gauche et pour quoi faire ? La non résolution du problème des alliances avant l’élection présidentielle a lourdement pesé. Il y a une contradiction entre un paysage politique dominé à gauche par un Parti socialiste hégémonique, et une stratégie pourtant fondée au second tour sur l’alliance du PS avec d’autres partis de gauche très affaiblis. La stratégie mitterrandienne d’étouffement du Parti communiste a peut-être trop bien « réussi ». Le système bipolaire semble épuisé, et la place de l’ex-UDF devenue Modem, pose une véritable question.
    Plus fondamentalement, la gauche a manqué d’une véritable lecture du monde. Par exemple, quelle vision la gauche a-t-elle du service public, du « service au public » ? Les appels répétés à faire du Parti socialiste un parti « social-démocrate », qui auraient sans doute été impossibles il y a quelques années car jugés trop « droitiers », butent cependant sur une contradiction forte liée à la sociologie du Parti socialiste, qui est devenu un parti d’élus. Nouer un système de relations sociales de type social-démocrate entre les partis politiques et les acteurs sociaux semble compliqué. La « social-démocratie » n’est encore qu’un mot, et le restera tant que se maintiendra la déconnexion entre les partis politiques et leurs éventuels relais dans la société.
    C’est en réalité moins le sarkozysme qui a emporté l’élection présidentielle que la gauche qui l’a perdue. Bastien François souligne le « champ de ruine » idéologique dans lequel se trouve la gauche. La force, relative, du sarkozysme a tenu à sa capacité à faire croire dans la politique, à tout le moins à donner l’illusion de son efficacité.
    Dans son travail de refondation, la gauche ne peut faire l’économie d’une réflexion sur sa conception du pouvoir, restée trop prisonnière des institutions de la 5ème République. Une nouvelle conception de la démocratie doit émerger, plus participative et plus attentive à la grande demande de politique exprimée par les citoyens. Si presque tous les candidats ont évoqué la nécessité d’une « 6ème République », aucun ne lui a donné un contenu véritablement différent du régime présidentiel français. Débattre d’une nouvelle constitution permettrait une réappropriation de la démocratie par tous les citoyens.

Débat


    Questions    

    Maxime des Gayets souligne la mutation de la gauche française, de plus en plus comparable dans ses fondements sociologiques à la gauche américaine : elle repose désormais sur l’alliance entre des élites urbaines et des minorités exclues. Son équation électorale traditionnelle (le compromis entre la classe ouvrière et les classes moyennes) s’en trouve modifiée. La comparaison américaine vaut aussi pour l’élection de Nicolas Sarkozy, semblable par de nombreux aspects à la victoire de George W. Bush en 2004. Les Démocrates américains et la gauche française ont montré la même incapacité à opposer un véritable projet de société aux modèles défendus par leurs adversaires conservateurs. La crise de la gauche n’est donc pas seulement française, elle est aussi européenne et américaine. Il faut souligner la victoire idéologique des conservateurs qui ont imposé en de nombreux endroits le triptyque « Insécurité, Immigration, Identité ».
    Plusieurs questions posées par la salle portent sur la transformation des procédures démocratiques (notamment de désignation des candidats, avec la référence au modèle italien de 2006 pour la désignation de Romano Prodi par l’ensemble de la gauche), le décalage des partis politiques et notamment du Parti socialiste avec la société (place des femmes, des jeunes et des minorités), le projet de 6ème République proposé par Bastien François et l’importance de l’éducation populaire pour la vitalité démocratique.

    Réponses des intervenants à l’ensemble des questions

    Vincent Tiberj souligne la dissymétrie entre l’hétérogénéité et les divisions de la gauche et la capacité de Nicolas Sarkozy à unifier son camp. Sur le fond, la droite a recouru massivement à une rhétorique de l’effet pervers, pointant par exemple en matière de protection sociale des cas individuels marginaux pour faire le procès de « l’assistanat ». Des abus mineurs ont été instrumentalisés pour délégitimer les mécanismes de solidarité générale. Concernant les procédures de nomination et de désignation au sein des partis de gauche, le principal problème, notamment au sein du Parti socialiste, est celui du pouvoir des baronnies locales. La multitude d’associations qui agissent à gauche ne trouve pas de vrais débouchés politiques du fait de la structuration interne des partis. Enfin, en matière de vitalité démocratique, il est indéniable qu’Internet est porteur d’une potentialité de démocratie électronique, mais cet outil ne permet pas forcément de toucher les « invisibles » qui s’en servent peu ou pas du tout.
    Bastien François répond aux questions sur la faisabilité de proposer une 6ème République dans le cadre des institutions de la 5ème République. L’élection présidentielle au suffrage universel direct constitue en effet un verrou important. Cependant les institutions actuelles souffrent de ne pas organiser assez de respiration démocratique. La 6ème République ne sera pas rédigée par des experts et imposée par le pouvoir politique, mais elle doit résulter d’une vaste délibération démocratique. Recomposer l’espace public, aujourd’hui éclaté et divisé, est l’un des enjeux de la rénovation démocratique. Les associations, les sites internet, les medias alternatifs ont un rôle important à jouer en matière de vigilance civique, de contrôle et d’alerte sur les comportements des élus (exemple du cumul des mandats) et d’information. Les pratiques de démocratie délibérative et participative (conférence de consensus…) permettent des discussions plus ouvertes et moins hiérarchiques.
   
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