En revenant à Poitiers, je le savais, j’allais me reposer. Mais mon repos n’est pas synonyme de fainéantise alourdie par une chaleur qui par ailleurs fait défaut. Hormis quelques décevantes étapes de montagnes sur le tour qui ont rythmé quelques après-midi, je me suis retrouvé comme prévu à la médiathèque.
La médiathèque, j’adore, tu arrives le matin, direction la machine à café, hop, un allongé, tu prends le livre où le journal et tu te poses 20 min à l’entrée en attendant l’hypothétique venu d’un pote qui bien heureux sera plutôt resté au lit. Une fois le petit remontant pris, rendez-vous dans la salle de presse. Dans l’ordre je m’enfile, Centre-Presse, la Nouvelle-République, Libération et puis suivant les humeur, Charlie, le Canard et le Monde. Il est généralement plus de midi, je sors donc m’acheter un casse-dale dans le centre, l’habitude me fait tourner vers Sandrine au Charles VII mais en ces temps estivaux madame à l’intelligence de prendre son repos, j’opte pour le vrai jambon beurre bien de chez-nous, pas l’un des extraits de mal-bouffe vendu à la Mie Caline. Revenant peinard à la Médiathèque, je reprends le livre commencé, retourne prendre un café, discute un peu avec l’assistance et me prépare mentalement à retourner m’enfermer tout le reste de l’après-midi en salle de presse pour consulter la Nouvelle-République des années 1970 et 1971. Après une courte attente, les volumineux dossiers journalistiques arrivent, 10 kilos pièce avec autant de poussière. On les ouvre délicatement, on bout de dix minutes s’installe en vous un véritable radar détectant tout ce qui se rapporte de près ou de loin à votre sujet de recherche.
Mon sujet d’étude donc, sans problématique définie pour l’instant, tourne autour des « évènements étudiants» qui prirent place dans ma paisible ville de Poitiers à partir du mois de Décembre 1970. L’intérêt de ces manifestations est que le point de départ en est comme pour 1968 uniquement matériel, bien qu’entrelacé d’un intense contexte politique. Du point de vue matériel, la rentrée 1970 voit l’ouverture des nouvelles facultés de droit, lettres et sciences sociales sur le campus parallèlement à celle des cités Descartes, Rabelais ainsi que des deux restaurants universitaire Champlain et Rabelais.
Problème, malgré l’enthousiasme sans borne du recteur d’académie, la rentrée ne fût pas si glorieuse que la presse le publia. Bien que la construction des bâtiments universitaires était finit pour le mois de décembre (avec quelques mois de retard), l’avenue du recteur Pineau n’avait, elle, subit aucun aménagement spécial. Problème… du jour au lendemain de l’ouverture des universités, ce sont plus de 6000 étudiants qui entre midi et 14h devaient traverser ce que l’on appelait encore Route de Chauvigny pour, de leurs amphis se rendrent aux restaurants universitaires. Ainsi, entre octobre 1970 et décembre 1970 (je n’en suis que là pour l’instant), ce sont plus d’une dizaine d’accidents de la route, plus ou moins grave qui se sont déroulés le long de l’avenue du recteur Pineau. La PQR, qui relève les faits divers au jour le jour finit même par qualifiés le point routier de dangereux. Les associations étudiantes, le corps professoral et même les syndicats des employés qui continuent à travailler sur le chantier universitaire se plaignent sans réelle concertation à diverses autorités (direction générale de l’équipement pour les uns, préfecture, mairie ou université pour d’autres) du manque de sécurité aux abords du nouveau campus.
Ces accidents allèrent au cours d’un brumeux mois de décembre crescendo. Ils touchèrent principalement des étudiants, ce qui après plusieurs communiqués de presse déboucha à un blocage symbolique de l’avenue par les groupes de gauche et d’extrême gauche du moment le 11 décembre. Mais après que la manifestation se soit dispersé sans incident, un nouvel accident eut lieu. Encore pire (tu vois c’est déjà grave et ben, encore pire), le lendemain, 12 décembre après une nouvelle manifestation qui atteignit cette fois le centre ville (Poitiers n’en avait alors pas l’habitude) un nouvel accident à lieu devant Rabelais. Au cours de la semaine la tension monte d’un cran. Le 15 décembre c’est une manifestation de soutient aux prisonniers basques qui se déroulent à l’appel de toutes les forces de gauche en même temps qu’un nouvel accrochage avenue du recteur Pineau, c’est un ouvrier de 19 ans circulant à cyclo qui est renversé par un camion. Le soir de 19h à 3h le campus s’enflamme, l’avenue du Recteur Pineau, devient le temps d’une soirée le Boul’ Mich’ des soirs de mai 68. Barricades étudiantes face aux camions de la CRS, Cocktails Molotov’ et lances pierres face aux grenades lacrymogènes et matraques. 300 étudiants sur le terrain, la Compagnie 18 de la CRS, les élèves de l’école de gendarmerie de Châtellerault ainsi que l’ensemble des policiers poitevins leur font face. Bilan de la soirée, un trentaine de blessés équitablement répartis, quinze interpellations « d’éléments gauchistes » et quelques dégâts matériels, une grue ayant été abattue pour servir de barricade…
Les jours qui suivent marquent l’étonnement de la ville. Jamais Poitiers n’avait connu de tels heurts. Ni la commune de 1870, ni les grèves de 1905, 1919 et 1936 n’avaient réellement ébranlé la ville, mieux avec 3000 manifestants en 1968, la capitale régionale alors très conservatrice pouvait se « vanter » de ne pas avoir subit d’importants mouvements. La faculté est bloquée, des assemblées générales se tiennent, les enseignants de lettres et de sciences se mettent en grève en soutient aux étudiants. Le jeune ouvrier renversé la veille vient à décédé, les cours sont interrompus par les « gauchistes » en droit, des professeurs sont même menacé. Le climat devient très tendu, les altercations commencent et le bureau du doyen de droit sera même incendié.
Tous les usagers des universités furent reçus par le préfet, les étudiants interpellèrent le maire (M. Vertadier). Après avoir reçu l’assurance de l’avancée des travaux du souterrain qui relie actuellement Rabelais à la fac de droit, tout est rentré dans l’ordre. Les cours ne reprendront cependant pas de la semaine, à la place, on met en place des commissions sur l’avenir de la faculté… Cela rappellera des souvenirs récents à certains. Le calme ne reviendra que lorsque le froid et le brume referont leur apparition dans la ville aux cent clochers qui allait pouvoir, le temps des vacances de noël retrouver son apathie générale. Mais ce n’est que partie remise… la suite des épisodes dans les prochains jours.

L’intérêt pour moi de travailler sur ces évènements est pour moi multiple. D’abord, avoir la chance de travailler sur ma ville, mieux la connaître pour mieux la comprendre, tel pourrait en être le credo. Ensuite travailler sur le début des années 70 dans le milieux étudiant à quelques chose de magique, émulsion politique, prise de conscience d’une jeunesse qui n’en avait pas, libération des mœurs…Et enfin, ce que l’on appelle l’histoire du temps présent, par sa proximité chronologique, reste souvent l’une des périodes la plus prolixe et pas forcément la plus simple à traiter. La masse des documents y est sans fin, mieux, les acteurs sont encore vivants et je touche là à une technique de recherche délicate mais passionnante : l’interview. Savoir détacher la subjectivité et l’angle particulier de l’acteur d’un mouvement pour en ressortir le réel contenu historique… j’adore.