par Marie-Joëlle GROS
QUOTIDIEN : mercredi 05 avril 2006
Poitiers (Vienne) envoyée spéciale
Pour les étudiants poitevins, pas de doute, cette chanson qu'ils ont écrite sur un air des Wriggles fera un tube dans quelques jours : «Villepin que la honte inonde, grâce à la force des étudiants, n'imposera plus de loi immonde, au grand bonheur de tous les gens.»
«Leurre». On les savait facétieux, ils sont avant tout très déterminés. «Le compromis proposé par Chirac est un leurre, expliquent-ils. Sarkozy veut étouffer l'affaire le temps que les étudiants se calment. Mais on ne se calmera pas de sitôt.» A Poitiers comme ailleurs, les étudiants exigent «l'abrogation de toute la loi sur l'égalité des chances, et pas seulement des aménagements au CPE». Ils cognent autant sur le trio Chirac-Villepin-Sarkozy que sur le ministre de l'Education nationale, Gilles de Robien. Car la contestation, ici, n'a pas attendu l'annonce de la création du CPE. Le mouvement est né des réductions de postes drastiques aux concours d'enseignants, tout début janvier. Puis s'est épanoui avec le CPE. Très vite, Poitiers, «ville de fonctionnaires et d'étudiants», comme le rappellent les grévistes, s'est «conscientisée, du collégien au retraité».
Quelques heures avant la manif, attablé au soleil pour un «banquet républicain», le noyau dur des grévistes tire un premier bilan : «Notre mouvement est unitaire et légitime, c'est pour cela qu'il tient, explique Jules, étudiant en histoire. On a remporté une victoire sur l'immobilisme, sur cette jeunesse qu'on dit dépolitisée.» Puis ils ont tenu leur assemblée générale dans les tribunes du stade Rebeillau, et reconduit une fois de plus le blocus total de la fac, à une très large majorité, jusqu'à la prochaine AG, demain.
«Ils expriment une inquiétude sourde, témoigne un professeur de droit. Leur mouvement est festif et grave à la fois. Ils ont déjà remporté une victoire symbolique : le pouvoir politique a perdu la face, comme l'a montré l'allocution de Chirac. On n'est sans doute pas au bout de nos surprises, car ils savent inscrire leur mouvement dans la durée, en inventant sans cesse de nouveaux modes d'action.»
Exemple, le 1er avril. Les grévistes ont défilé dans les rues du centre-ville, déguisés en manifestants pro-CPE. En costumes étriqués et cravates larges comme des pelles à tarte, ils ont scandé : «Merde aux jeunes», «Nous, on aime Villepin, sa politique est fantastique !», et réclamé entre autres «la fin du droit à l'avortement et le retour de l'Algérie française». Avec eux, Poitiers, «gros village endormi», se réveille et s'amuse. Les étudiants avaient déjà connu un grand succès d'estime en faisant brûler en février des «Sarkozynettes» et des «Villepinettes» (des voitures miniatures en carton) devant la préfecture. Ou en s'invitant, tel un band anti-CPE, au casting de la Star Ac' sur le site du Futuroscope, en mars.
Polycopiés. Mais l'année universitaire avance, et la question des examens se pose de plus en plus sérieusement. «A cas extrêmes, mesures extrêmes», avancent les étudiants, qui envisagent le report des épreuves à septembre. Dans les couloirs de la fac de lettres, des profs déposent régulièrement à leur intention des polycopiés de cours. Le mois dernier, les enseignants ont voté en conseil d'administration une motion de soutien aux étudiants.
Hier, tous les partis de gauche locaux ont signé une charte reprenant leurs revendications : rétablissement des postes aux concours dans l'Education nationale, abrogation de la loi Fillon sur l'école et de la loi sur l'égalité des chances ainsi que du CNE. «Nous ne sommes pas jusqu'au-boutistes ; la suite, c'est beaucoup d'incertitudes, résument les grévistes. Mais ce n'est pas en nous envoyant les CRS, comme vendredi dernier au rectorat, qu'on nous fera rentrer dans nos facs.» Alors que les universités parisiennes et bordelaises seront à nouveau en vacances à la fin de la semaine, les Poitevins ont encore quinze jours devant eux. «Et en plus, c'est le printemps : faudrait étudier l'influence du climat sur les mouvements sociaux», propose Jules, étudiant en histoire. Ce matin, ils ont prévu de bloquer la ville dès 6 h 30. Pour ce faire, ils ont récupéré des dizaines de herses.